Sur le front du coronavirus, les généralistes réinventent la médecine comme ils peuvent

Une grande solitude. Face au coronavirus, les médecins généralistes se sentent abandonnés en rase campagne, face à un ennemi inconnu et protéiforme avec l’angoisse de passer à côté des symptômes.

Face au coronavirus, les médecins généralistes se sentent abandonnés en rase campagne, face à un ennemi inconnu et protéiforme avec l'angoisse de passer à côté des symptômes<br />
©SEBASTIEN BOZON / AFP

Sommaire

  1. Réseau informel
  2. “A vue”

On improvise, on apprend tout le temps et on n’a pas encore fait le tour“, prophétise le Dr Jean-Christophe Breton qui, en Moselle, s’est trouvé projeté dans la

pandémie dès la mi-février et le premier assaut de la pandémie en France.”On avait très peu de guideline, l’ARS (Agence régionale de santé) d’Ile-de-France a publié des fiches avec des consignes mais on était sur des généralités. On voyait des retours de nos confrères italiens sur des chocs cytokiniques (inflammatoires)… Ca m’a inquiété, car jusque-là je pensais qu’on avait affaire à une

grosse grippe“.Membre du collectif #nofakemed – créé en 2018 contre l’

homéopathie – il a gardé le contact avec de nombreux confrères et échange activement avec eux sur Twitter. “Des gens de toutes les spécialités, assez pointus, habitués aux lectures critiques d’articles scientifiques“.”Les généralistes au départ ne se forment pas régulièrement… donc on partait avec un passif. Mais les autorités sanitaires ont réagi beaucoup plus tard que Twitter”, regrette-t-il. “Pas de hotline, pas de référent. Mais était-ce possible? Ce virus est tellement protéiforme… On s’attend à tout, avec cette peur au ventre de tomber malade et de passer à côté quelque chose”.Réseau informelA Mulhouse,

épicentre du coronavirus en France, Frédéric Tryniszewski, président des 25 généralistes de SOS-Médecins dans sa ville, s’est rapidement inséré dans un “réseau informel” avec les médecins hospitaliers. “On échange, on voit des

symptômes, ils en voient d’autres”. L’

anosmie (perte d’odorat), les

engelures, les f

ibroses pulmonaires sont apparues ainsi, remontées par la base.”On a découvert peu à peu comment diagnostiquer nos patients et les prendre en charge. C’est extrêmement valorisant. On est des acteurs de la maladie. Le pendant, c’est l’angoisse face aux attitudes thérapeuthiques: est-ce qu’on fait bien?”, nuance-t-il. Le médecin mulhousien consulte aussi un réseau professionnel sur Facebook, le Divan des Médecins. “L’important, c’est de se mettre en réseau, avec un comité de pairs pour l’analyse”.Je passe ma vie sur les réseaux sociaux“, confirme à Paris le Dr Sylvie Monnoyé. Pour elle, “les autorités sanitaires n’ont rien fait, heureusement, il y a des gens qui font des recherches, lisent les études et les recroisent: ça m’a bien aidé”.Sa consœur, Fabienne Jouvinier, fuit les réseaux sociaux mais consulte les sites professionnels auxquels elle est abonnée et échange avec ses confrères sur un réseau WhatsApp qui fédère de nombreuses spécialités. “Le bouche-à-oreille” fonctionne à plein, note-t-elle.Médecin depuis 25 ans dans un village du Poitou, Franck (il ne souhaite pas être identifié) s’en remet plutôt aux revues professionnelles. “Il faut être très vigilant, toujours avoir le virus présent à l’esprit quel que soit le patient et quel que soit son mal” prêche-t-il. Sa région est encore relativement épargnée, mais il a suggéré au maire d’installer une tente près des sanitaires du stade en prévision des tests de dépistage à venir.”A vue”“Tout le monde pilote à vue”, note Jean Cherbit, généraliste à Arles, qui compte “sur un réseau de copains et quatre heures par jour sur Internet à lire la presse, grand public et spécialisée”. En fin de carrière, précise-t-il, il refuse de céder à l’angoisse: “en médecine, il faut faire du mieux qu’on peut“.Vice-président du Conseil de l’Ordre, le Dr Jean-Marcel Mourgues répond aux critiques régulièrement émises par les médecins interrogés contre l’institution. “A posteriori on peut penser qu’on aurait pu mieux faire. Mais la solitude ressentie vient du fait qu’on était dans le brouillard, on ne savait rien de la réalité de la

circulation du virus“.Lui-même exerçant à Pujols, dans le Lot-et-Garonne, il évoque “frustration” et “anxiété”, faute de moyens de protection suffisants et de

tests disponibles.En plus, accuse-t-il, les pouvoir publics ont diffusé des messages mal calibrés en dissuadant les patients de venir consulter au cabinet. “En huit, dix jours, notre activité a fortement diminué. Alors, oui, les médecins se sont sentis seuls”.

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